Paradigmes verbaux du mehri d'Oman

Participants : S. Bendjaballah, P. Ségéral (LLING), A. Lonnet (CEFAS)

Responsables : P. Ségéral (LLING)

Cette Tâche vise à la publication d’un ouvrage sur le verbe en mehri d'Oman, comportant deux parties : 1. Paradigmes, 2. Analyses.

Paradigmes

Tous les paradigmes de l'Introduction du ML sont repris, corrigés, complétés et augmentés à partir des données élicitées dans la Tâche 1.

Analyses

Il s'agira, à partir des paradigmes établis, de clarifier une série de points mal compris dans deux domaines : phonologie et morphologie.

Phonologie

  1. Longueur vocalique. Les propositions faites jusqu'ici sur l'organisation du système verbal mehri (Johnstone 1975b, Simeone-Senelle 1998, Rubin 2010) supposent que la longueur vocalique peut être un marqueur morphologique (par ex. la longue ō dans l'"intensif-conatif" arōkəb). Or l'analyse des alternances quantitatives dans la langue montre que celles-ci résultent de conditions exclusivement phonologiques : allongement sous l'accent (cf. ii. ci-dessous) et/ou allongement compensatoire (Bendjaballah & Ségéral 2010c). L'accroissement des paradigmes permettra de faire un relevé complet de ces conditions phonologiques — en particulier des allongements compensatoires (impliquant l, w, ʕ, parfois r...) et d'établir de façon nette qu'il n'y a pas de voyelles longues phonologiques en mehri.
  2. Système accentuel. Tout indique que l'accent en mehri est un accent de durée. Mais cette nature de l'accent n'a pas été reconnue explicitement. Il s'agira tout d'abord d'établir ce point en prenant appui sur les nouvelles formes élicitées, puis de réévaluer les algorithmes d'assignation de l'accent proposés dans la littérature, qui tous butent sur diverses formes verbales (Watson 2012 : 34).
  3. Métaphonies. Les paradigmes verbaux du mehri d'Oman présentent des processus de métaphonie (par ex. √rkz pf 3ms rəkūz ~ 3mp rəkawz, ipf 2ms tərkōz ~ 2fs tərkayzi). Le fait a été depuis longtemps repéré (Lonnet 2005a : 9). Mais divers cas ont été ignorés, et ce que ces phénomènes impliquent pour l'analyse du système vocalique phonologique et de la flexion verbale n'a pas été pris en compte. Un point délicat concerne ainsi la forme de 2fs du sbj des formes à préformantes h-: cette forme n'a-t-elle aucune marque (2ms et 2fs = təharkəb, Rubin 2010: 97) ou bien présente-t-elle un Umlaut de la voyelle tonique (2ms = təhansəm mais 2fs = təhənsəm, ML: xxxviii) ? Les données recueillies lors de la mission-pilote de novembre 2012 ont permis d'avancer sur ce point : nous avons pu observer 2fs təhənsəm. Mais une autre forme, non répertoriée, s'est révélée, 2fs təhansəmi, qui est une innovation : apparemment systématique chez les locuteurs de 20-30 ans, elle est absente chez les locuteurs plus âgés. Disposer, en nombre suffisant, des formes concernées (2fs des ipf, sbj et imp en particulier, relativement peu fréquentes en discours et de ce fait souvent manquantes) devrait permettre d'avancer significativement dans l'analyse des processus métaphoniques et de leur rôle dans la morphologie.

Morphophonologie / morphosyntaxe

Le mehri n'a pas de "Forme II", caractérisée par la gémination de la seconde radicale (ar. kattaba vs kataba). Cette absence est étonnante : i) la Forme II existe dans tout le reste du sémitique et ii) le mehri n'ignore nullement la gémination consonantique. A cette observation, banale, nous en ajoutons une seconde : le mehri n'a pas non plus de "Forme III". Cette forme est caractérisée en effet par l'allongement de V1 (ar. kātaba vs kataba). Or la longueur vocalique n'est pas un marqueur morphologique possible en mehri, cf. ci-dessus. Ces observations conjointes apportent un éclairage nouveau sur

  1. l'organisation du système verbal
  2. la structure du gabarit verbal mehri.
  3. la combinatoire place/nature des voyelles. A la forme simple, le mehri ne présente qu'un schème, avec voyelle thématique ū (CəCūC, type rəkūz), là où les autres langues sémitiques ont une voyelle thématique variable (ar. katab-a / labis-a / kabur-a) qui définit autant de "classes verbales". A côté de rəkūz, le mehri présente une autre forme simple avec une voyelle ī, dans laquelle on a vu le pendant de la classe en i (et probablement u) des autres langues sémitiques. L'étonnant est que cette forme simple se présente avec la voyelle thématique entre les deux premières consonnes radicales : CīCəC (type θībər) et non *CəCīC. A partir d'un relevé systématique des mutations de place de la voyelle thématique dans les paradigmes verbaux, notre but sera de mettre au jour les principes de ces déplacements et de rendre compte des valeurs (lexicales ou flexionnelles) que les voyelles prennent en fonction de leur position dans le gabarit.
  4. Questions morphosyntaxiques. Notre objectif dans ce volet est de préciser le lien entre les formes gabaritiques et l'alternance argumentale (passifs, causatifs, réfléchis, etc.) Les gabarits sémitiques en effet encodent deux dimensions de la sémantique verbale, l'agentivité et la voix. L'hypothèse selon laquelle cette correspondance entre forme et sens est ancrée dans la syntaxe permet de comprendre la façon dont le sens du verbe et sa forme morphophonologique émergent du sens et de la forme de la racine et du gabarit.