Phonétique et phonologie du larynx

Participants : A. Amelot, R. Ridouane (LPP) ; S. Bendjaballah, P. Ségéral (LLING).

Responsable : R. Ridouane (LPP)

L'objectif est de mieux comprendre la phonétique et la phonologie du larynx en mehri d'Oman et jibbāli, à travers l'étude de deux séries de consonnes, i) les "éjectives" et ii) les sourdes non éjectives. Incluant une démarche de type expérimental en phonologie, les travaux menés viseront à définir le lien entre le comportement phonologique de ces consonnes et leur aspect acoustique, articulatoire et physiologique. [Nota : les investigations prévues seront d'abord menées sur le mehri d'Oman. On vérifiera ensuite dans quelle mesure les résultats obtenus se retrouvent en jibbāli].

"Ejectives"

Le système consonantique du mehri d'Oman contient six "éjectives" : t', k', θ', s', ɬ', š'. L'analyse de ces consonnes revêt un intérêt particulier pour les études phonétiques en général : en effet, le mehri dispose non seulement d'occlusives éjectives mais aussi de fricatives et, fait encore plus rare, de latérales glottalisées (les sonorantes glottalisées ne sont attestées que dans 19 langues sur 567 prises en compte dans le WALS, http://wals.info/feature/7A). Une compréhension précise des activités glottales et supraglottales impliquées dans la réalisation des éjectives éclairera par ailleurs l'évolution, centrale dans la diachronie sémitique, de ces consonnes (cf. Tâche 5). On procédera à des analyses acoustiques d'une part, échographiques et électroglottographiques d'autre part.

Analyse acoustique

  1. Paramètres. L'analyse sera faite sur la base des six paramètres suivants :
    • VOT. Le VOT d'une éjective est généralement plus long que celui d'une occlusive sourde ou sonore non-aspirée (Lindau 1984 ; Kingston 1985) et plus court que celui d'une occlusive aspirée (Wright & al. 2002 ; Gordon & Applebaum 2006 ; Vicenik 2010).
    • durée d'occlusion. Celle des éjectives est généralement plus courte que celle des occlusives non-éjectives sourdes et voisées (Gordon & Ladefoged 2001 ; Gordon & Applebaum 2006), mais dans certains cas, on note une absence d'effet sur ce paramètre (McDonough & Ladefoged 1993).
    • durée du voisement. Ce paramètre est d'un intérêt particulier en mehri : comme souligné plus haut, une des caractéristiques attribuées aux "éjectives" du mehri est qu'elles présentent parfois du voisement durant leur phase d'occlusion, ce qui est inattendu pour une éjective.
    • phonation à l'onset de la voyelle. Ces mesures (correspondant à H1 – H2) reflètent une autre caractéristique commune aux éjectives, souvent associée à la laryngalisation et à un voisement irrégulier : qualité de voix de la voyelle suivante souvent craquée ("creaky", Vicenik 2010 ; Kingston 1985), mais parfois plutôt modale / tendue (Lindau 1984 ; Kingston 1985).
    • f0 à l'onset et au milieu de la voyelle. Deux tendances observées : une f0 post-éjective plus haute (Flemming & al. 1994 ; Kingston 1985) ou plus basse (Lindau 1984).
    • intensité relative du relâchement.
  2. Protocole expérimental. L'analyse sera basée sur des données contrôlées et enregistrées auprès d'une dizaine de locuteurs. Un ensemble de paramètres sera contrôlé : mode et lieu d'articulation (un intérêt particulier sera porté aux fricatives et aux latérales peu étudiées jusque là), place dans le mot et nature des voyelles adjacentes. L'objectif est de déterminer si toutes les consonnes "éjectives" présentent les mêmes caractéristiques acoustiques et, dans le cas contraire, de quoi dépend la variabilité.

Analyse électroglottographique et échographique

Les corpus utilisés pour l'analyse acoustique seront enregistrés par électroglottographie (EGG). Cette technique permet d'évaluer le degré de contact entre les cordes vocales et informe ainsi sur la qualité de la voix produite. Le principe de cette technique est le suivant : deux électrodes placées sur le cou du locuteur au-dessus du premier anneau de la trachée mesurent une différence de potentiel reliée à la résistance que le courant rencontre lorsqu'il traverse l'espace entre ces deux électrodes. Si la glotte est fermée, le courant passe facilement d'une électrode à l'autre : le signal EGG est donc très élevé. Si la glotte est ouverte, le signal est plus faible, car le courant a plus de difficulté à passer d'une électrode à l'autre. A partir de l'information de ce courant, un signal dérivé est extrait, nommé dEGG. Ce signal est ponctué par deux pics : un pic positif, caractérisant l'accélération de la fermeture de la glotte (pic de fermeture) et un pic négatif, caractérisant l'accélération de l'ouverture de la glotte (pic d'ouverture). Une application directe de ce signal est le quotient ouvert, qui est un paramètre important permettant d'avoir des informations assez précises sur les mécanismes laryngés et sur la qualité vocale. La voix craquée ou tendue est définie comme une forte apériodicité de vibration, avec un temps de fermeture des plis vocaux plus long au sein du cycle vibratoire, possédant par conséquent une plus faible valeur de quotient ouvert comparée à la voix modale.

Sourdes non-éjectives

Bendjaballah & Ségéral (à par. b) ont montré sur des bases morphophonologiques que les consonnes sourdes non éjectives /f, θ, t, s, š, ɬ, k, χ, ħ, h/ constituent une classe naturelle. Le trait exact que ces segments partagent et qui les oppose à tous les autres reste à préciser.

On analysera les propriétés phonétiques de ces segments, en examinant leurs configurations glottales et leurs conséquences acoustiques. Le cadre général sera celui de la théorie des Traits Laryngaux (Halle & Stevens 1971). Partant du postulat qu'un trait phonologique définissant une classe de segments reflète non seulement le comportement de ces segments au sein d'un système phonologique, mais aussi les propriétés phonétiques qu'ils ont en commun, il s'agira de tester si ces segments sont phonétiquement aspirés comme le propose Watson (2012), par exemple. Le trait [spread glottis] serait alors approprié.

Ridouane & al. (2011) proposent une définition acoustique et articulatoire de ce trait qui permet de définir aussi bien les occlusives aspirées que les fricatives.

  • Acoustique. Dans les occlusives, l'aspiration se manifeste par un ensemble de corrélats, le plus important étant la durée plus longue du VOT (Lisker & Abramson 1964). Mais comme souligné plus haut, la durée du VOT ne permet pas de distinguer de manière systématique les aspirées des éjectives (Cho & Ladefoged 1999 ; Ridouane & al. 2011). Au-delà des caractéristiques temporelles du VOT, ce sont donc les informations contenues au sein de cet intervalle temporel qui jouent un rôle fondamental aussi bien pour la caractérisation que pour le recouvrement du trait [spread glottis]. Suivant Fant (1973), nous reconnaissons trois phases dans l'intervalle entre le relâchement de l'occlusive aspirée et l'onset du voisement : (i) transition sous forme de bruit apériodique (burst), (ii) bruit de friction généré au niveau de la constriction supraglottale et (iii) aspiration, où le bruit de turbulence généré au niveau glottal excite toute la cavité orale.
    Nous adopterons cette définition pour décrire les occlusives sourdes du mehri. Ainsi, l'aspiration, si aspiration il y a, se manifestera i) sous forme de friction glottale (qui se traduit acoustiquement par une concentration d'énergie dans les moyennes et hautes fréquences, partiellement masquées par du bruit), et ii) par des corrélats acoustiques supplémentaires selon les locuteurs et les contextes phonologiques (entre autres, différence plus importante d'amplitude entre les premiers et les deuxièmes harmoniques pour les aspirées et augmentation de la F0 de la voyelle suivant une aspirée).
  • ePGG (external lighting and sensing photoglottography). Les segments définis par le trait [spread glottis] se caractérisent par un degré d'ouverture glottale plus important que celui des segments non aspirés (voir Ridouane 2003 pour une revue). Dans cette perspective, l'aspiration est définie par la configuration articulatoire qui en est la cause (amplitude de l'ouverture glottale) et non pas par la propriété acoustique qui résulte de cette configuration. C'est dans cette optique que nous procéderons à des enregistrements de la configuration glottale des obstruantes sourdes du mehri. Ce type de données n'a encore jamais été recueilli sur cette langue à notre connaissance. Pour obtenir ces données, traditionnellement difficiles à acquérir, nous utiliserons l'ePGG, technique nouvelle développée et brevetée au Laboratoire de Phonétique et Phonologie (FR N° 0755757). L'ePGG est un procédé d'illumination du larynx par voie externe avec une lumière LED placée au dessus des plis vocaux. Le but est de capter la quantité de lumière qui franchit le plan glottique pendant la parole grâce à un photodétecteur placé sous le cartilage thyroïde. Ce procédé unique et novateur puisque les capteurs de lumière et la lumière ne sont pas insérés dans le conduit vocal du locuteur, permet d'estimer le timing et le degré d'ouverture de la glotte de façon non invasive, pour de la parole continue, et pour tous les sons, même les non antérieurs, trois choses que ne permettent pas les autres instruments existants.