Dialectologie et comparatisme

Participants : J. Dufour, A. Lonnet (CEFAS), P. Ségéral, U. Shlonsky (LLF)

Responsable : J. Dufour (CEFAS)

Synchroniquement, cette Tâche vise à mieux connaître la variation dialectale des langues étudiées, et en particulier du jibbāli ; diachroniquement, elle se situe dans une perspective de comparatisme linguistique, au niveau de la famille SaM d'abord puis plus largement du sémitique.

Synchronie : dialectologie

Dialectologie du jibbāli

Notre étude portera d'abord sur un dialecte central proche de celui décrit par le Jibbāli Lexicon, puis s'étendra à deux autres dialectes : celui de la partie orientale, sur laquelle les données de Johnstone sont plus lacunaires, et celui de la partie occidentale (Jabal al-Qamar), sur lequel on ne sait rien. On étudiera enfin le parler des îles Kuria-Muria, décrit par les jibbālophones du continent comme un "baby talk" : seule une enquête de terrain permettra de voir quelle réalité cela recouvre. Cette enquête est d'autant plus nécessaire que ce parler est très certainement en voie d'extinction.

Trois thématiques ont été choisies, en raison de leur rôle prévisible comme discriminants dialectaux d'un point de vue synchronique, à cause de leur intérêt pour une étude diachronique et comparatiste, mais aussi parce qu'ils correspondent directement aux Tâches 2, 3 et 4.

i) Système vocalique et accent. Les notations de Johnstone révèlent des différences profondes entre l'Est et la région centrale. Chaque dialecte requiert une analyse indépendante.

ii) Débilité des préfixes personnels de l'ipf. Une concordance remarquable du jibbāli et du soqoṭri est l'absence, à certaines formes verbales de l'ipf, de la marque personnelle préfixée t‑ que présentent toutes les autres langues sémitiques, mehri compris (Johnstone 1968, 1980a ; Lonnet 1994b : 245 sqq.) L'expérience du soqoṭri permet d'anticiper une variation dialectale similaire en jibbāli.

iii) Morphologie et syntaxe de l'"article dhofari" (cf. Tâche 4). L'exemple du mehri laisse présumer d'importantes variations dialectales, et suggère que cette question est à replacer dans le cadre d'un phénomène plus large affectant en SaM les consonnes glottales.

La question du hobyōt

Il s'agit de progresser dans l'évaluation de la place du hobyōt à l'intérieur de la famille SaM : variante du mehri (ML), du jibbāli (JL) ou langue à part entière (Arnold 1993) ? Deux domaines paraissent déterminants :

i) Système vocalique et accent. Parmi les points mentionnés par Arnold (1993) figurent des différences entre le mehri et le hobyōt que seul un corpus plus étendu permettra de confirmer.

ii) Morphologie verbale. A partir de données plus étendues que celles d'Arnold (1993), peu nombreuses et très particulières (formes verbales dérivées d'une racine à gutturale médiane et à glide final, √nhy "oublier"), notre but sera de statuer sur les similitudes et les divergences morphologiques par rapport au mehri et au jibbāli, que l'auteur met en avant (par ex. -m à l'ipf 3mp ou pas).

Comparatisme

Comparatisme à trois niveaux

Le volet comparatiste comprend trois niveaux :

  1. à l'intérieur de la famille SaM : jibbāli et soqoṭri forment visiblement un groupe, mais leur rapport exact avec le groupe du mehri reste à déterminer. Les recherches d'Antoine Lonnet et Julien Dufour à Soqotra ont rassemblé un matériau important (en particulier à travers l'étude de plusieurs dialectes, cf. Simeone-Senelle & Lonnet 1986, 1988-89 ; Lonnet 1998a, b ; Lonnet 1999 ; Lonnet 2008). Cette documentation permet déjà de définir un certain nombre de problématiques avec quelque précision.
  2. dans le sémitique du Sud : les langues SaM, et ce que leur diversité nous apprend de leur histoire, ont une importance capitale pour comprendre tout le sémitique du Sud (sudarabique épigraphique, arabe et langues sémitiques d'Éthiopie).
  3. dans le cadre du sémitique en général, le fait de considérer les langues SaM est crucial : elles sont en effet les seules (avec le sudarabique épigraphique, éteint) à présenter les trois phonèmes sifflants que l'on reconstruit pour le protosémitique (sifflante, chuintante et fricative latérale). L'histoire de leur système morphophonologique par ailleurs informera l'épineux débat sur les proto-formes de l'ipf (avec ou sans redoublement), ainsi que sur l'ancienneté ou non des voyelles finales que présente l'arabe classique à certaines formes (3ms pf, sg ipf indic.), ou encore le fonctionnement protosémitique d'une alternance (a, u, i selon les cas) dans la vocalisation des préformantes d'ipf (cette alternance n'étant attestée que par l'akkadien, l'arabe classique et, indirectement, par le soqoṭri et le jibbali).

Thématiques principales

  1. Palatalité et métaphonies en jibbāli, soqoṭri, mehri. Une opposition palatal / non-palatal paraît avoir joué un rôle à différents moments historiques de la phonologie du SaM, et jusqu'à aujourd'hui au moins en soqoṭri. À d'anciennes palatalisations qui semblent spontanées s'ajoutent de nombreux phénomènes de métaphonie dans toutes les langues de la famille. L'histoire de ces évolutions reste à faire.
  2. Morphologie flexionnelle de l'ipf en jibbāli, soqoṭri, mehri. Il s'agit de l'étude de ces formes où t‑ préfixal attendu est absent. Ce phénomène, dont les modalités connaissent une forte variation dialectale, a des implications profondes pour la reconstruction du système verbal proto-sémitique (un vif débat subsistant sur la question de la morphologie de l'ipf) et pour le classement des langues sud-sémitiques.
  3. L'"article défini" et les évolutions des consonnes glottales. Cet "article défini" n'existe qu'en jibbāli et dans les dialectes dhofaris du mehri. Il pose donc un problème au niveau du SaM, mais rejoint également la question de la genèse de l'article défini en sémitique. Il pose aussi la question des évolutions des glottales initiales (h et ʔ) en SaM : de même que les dialectes arabes d'Arabie du Sud, le SaM exploite phonologiquement les différents états de la glotte d'une manière subtile, et certainement depuis une date ancienne. En outre, dans l'évolution des "emphatiques", le SaM et les parlers arabes d'Arabie du Sud présentent tout un éventail, d'une réalisation éjective (éthiopien) à pharyngalisée (dialectes arabes), et cette évolution diffère pour chacun des phonèmes concernés. L'examen de la variation dialectale, jointe à une meilleure compréhension de la réalité articulatoire, éclairera l'histoire de ces consonnes, centrales dans la phonologie des langues sémitiques.
  4. Les particules de génitif. L'identité de ε particule de génitif + relatif et de ε article pourra être établie, de même que l'identité de ð particule de génitif + relatif et de ð démonstratif. Enfin, pour le ε particule de génitif, on montrera qu'il est le même que le -a qui, en guèze, dans la construction d'annexion, affecte N1 comme une désinence, alors qu'en jibbali il est proclitique sur N2.